La question posée
En 1982, l'État sénégalais lance un programme d'insertion des jeunes diplômés dans l'emploi non salarié. Dans la pêche, vingt-cinq sociétés sont créées. Dix ans plus tard, deux ont survécu, dont la Société d'exploitation des produits de la mer.
La question est alors franche : comment une entreprise bâtie sous une juridiction formelle — statuts, registre du commerce, plan comptable — peut-elle prospérer dans un secteur que tout le monde qualifie d'informel ? Et pourquoi les vingt-trois autres ont-elles échoué ?
Comment nous avons travaillé
Six mois d'enquête, adossés aux données du Centre de recherches océanographiques de Dakar-Thiaroye. Registres de recettes et de dépenses de la société, reconstitués et retraités selon le plan comptable pour établir les états financiers de 1986 à 1992. Entretiens et discussions, formels et informels, avec les équipages, la gérance, et les pêcheurs rencontrés sur les plages de Hann, Mbour et Bargny.
Le contexte
La pêche maritime était devenue en 1989 la première source de recettes d'exportation du Sénégal, devant l'arachide et les phosphates. Les débarquements atteignaient 370 000 tonnes en 1991, dont 73 % pour la seule pêche artisanale. Le secteur employait 45 000 pêcheurs et induisait près de 150 000 emplois à terre. Un Sénégalais consommait alors 26 kilos de poisson par an — 45 kilos dans la région de Dakar — contre 12 kilos de viande.
Ce que nous avons trouvé
La survie tient au partage, pas au contrôle
Le système de rémunération de la société n'est pas un salaire mais un partage de la recette. Trois choix, contraires à la gestion orthodoxe, expliquent sa solidité. Quand les recettes sont mauvaises, les frais communs ne sont pas intégralement défalqués, afin de préserver le revenu des pêcheurs. La part de la pirogue revient au capitaine, celle du moteur est redistribuée par lui à ses proches collaborateurs. Les apprentis touchent une demi-part.
Plus frappant encore : la fonction de contrôle a été supprimée des activités de direction en 1988. Cette suppression est identifiée dans l'étude comme un facteur d'instauration d'un climat de confiance entre la gérance et les capitaines — précisément ce qui manquait aux sociétés qui ont échoué.
Un ancrage dans le milieu
La société est cogérée par trois diplômés. L'un d'eux est issu du milieu de la pêche artisanale. L'étude conclut que cette appartenance a joué un rôle prépondérant dans la survie de l'entreprise là où les autres ont connu des déboires.
Mais une situation financière en déclin
Le diagnostic n'est pas complaisant. Le nombre de sorties avec prises se réduit d'année en année, sous l'effet de la surexploitation des stocks de pélagiques sur la Petite-Côte. Le taux de rendement des actifs s'établit à 13 % — or le crédit agricole était alors proposé à 15,5 %. S'endetter revenait à détruire de la valeur.
Le crédit était mal calibré dès l'origine
L'étude établit que la structure de financement du programme d'insertion était inadaptée : ni le taux ni la durée des crédits ne permettaient aux entreprises créées de dégager un bénéfice couvrant les charges financières. L'échec de vingt-trois sociétés sur vingt-cinq n'est pas d'abord un échec de gestion, c'est un défaut de conception du dispositif.
Ce que nous avons recommandé
- Ne pas modifier le système de partage, malgré son coût d'opportunité : le climat social en dépend
- Réduire les ponctions sur la trésorerie et les charges fixes pour s'éloigner du point mort
- Ne pas s'endetter au-delà du taux de rendement des actifs
- Engager une recherche opérationnelle sur les zones et périodes de pêche les plus productives
- Ne pas transposer des modèles de gestion formelle — salaires fixes mensuels — dans un secteur à très fortes fluctuations de production et de prix
- À l'échelle nationale, arbitrer entre le maintien de l'exploitation au-delà du niveau optimal et l'instauration de quotas de captures sur la Petite-Côte
Pour citer cette étude
NDOYE B., 1992. Gestion des unités de pêche maritime artisanale au Sénégal : exemple de la Société d'exploitation des produits de la mer (SEPROM). Mémoire de fin d'études pour l'obtention du diplôme d'ingénieur agronome, spécialisation économie rurale. École nationale supérieure d'agriculture (ENSA), département d'économie rurale, Sénégal. Soutenu le 30 novembre 1992. Encadrement : M. Kébé (CRODT/ISRA).
